Déjà trois mois... Trois mois que tu nous as quitté, au moment où le jour se levait...toi qui aimait tant ce moment, annonciateur d'une nouvelle journée, qui serait bonne ou mauvaise, en grande partie selon l'humeur de ton mari...
Déjà trois mois sont passés depuis ce dernier regard que tu as partagé avec nous, maman et moi. Tu aurais tellement voulu nous parler, mais tu avais plein de saletés dans la gorge, et une quinte de toux t'a imposé le silence et t'a épuisée...
Déjà trois mois que cet après-midi est passé. Il faisait soleil, ce jour-là. Un temps magnifique pour aller dehors, si tu en avais encore eu la force. Tu aimais tellement prendre l'air, et que nous aussi on ait des "petites mines", comme tu disais. Il faisait soleil, et ton pouls battait. Ton coeur, plein de vie encore, battait fort et vite, semblant vouloir sortir de ton cou à chaque battement, comme un poussin perçant son oeuf. C'est exactement l'image que j'ai eu en te voyant, toi, jeune femme de 88 ans endormie encore quand on est rentrées dans ta chambre. Peut-être parce que tu as élevé des générations et des générations de poules, dans un coin du jardin de cette maison où tu as vécu presque soixante ans. Cette maison, qui dans ma tête reste "chez Non-Nin", même si tu l'as quittée voilà neuf ans pour rentrer à l'hôpital puis à la maison de retraite.
Voilà, juste cette lettre pour te dire que je pense encore à toi, et que je ne t'oublierai jamais. Je pense encore à toi, tous les jours, que ce soit en faisant certains gestes qui nous liaient, comme celui d'éplucher des ails, ou lorsque l'or de ton alliance brille. Elle est désormais à mon annulaire droit. Bien sûr que non, que je ne l'avais pas perdu, même si je ne l'avais pas encore mise. J'ai toujours su exactement où elle était, depuis neuf ans que tu me l'as donnée, dans cette chambre d'hôpital. Les infirmières te l'avaient enlevée, pour pouvoir te faire une radio, après ta chute. Quand une des infirmières te l'a ramenée, tu étais déjà revenue dans ta chambre. Maman et moi étions là, déjà. Lorsque l'infirmière te l'as rendue, tu as tournée cette bague dans tes mains déjà déformées de rhumatismes, tant qu'elle a été dans la chambre. Et dès qu'elle a eu refermé la porte, tu m'as regardée, et tu m'as dit : "Tu la veux, ou je la mets dans le tiroir ?' Dans le tiroir, comme au fond d'une oubliette. Ce qui était sûr, c'est que tu étais visiblement très contente de ne plus l'avoir au doigt. Comme si on t'avait enlevé une chaîne que tu n'osais pas enlevé, comme si on avait ouvert ta cage...
C'est cette image-là que je garde de toi, celle de ces quelques jours à l'hôpital, où tu allais bien. Je ne t'ai jamais vue si en forme, et dès que j'avais ne serait-ce qu'une heure d'étude, je m'échappais du lycée pour aller te voir. Toi, qui avait des petites mines, toi, qui semblait enfin heureuse, toi dont même la mémoire semblait entière...
Et c'est aussi ce qui me reste de ce dernier regard échangé, de ce dernier regard qui en disait si long. Tu semblais passée déjà au-delà de la souffrance, et ne voulant nous transmettre qu'une chose, à nous qui étions les seules présentes, tes autres enfants n'ayant pas voulu venir, et tes autres petits-enfants ne souhaitant pas être là. Ce dernier regard où tu semblais tellement vouloir nous donner de la force. La force de nous battre pour atteindre ce que nous savions être notre bonheur, la force de ne jamais renoncer à la réalisation de nos rêves, bref, la force de vivre au sens plein du terme, et, surtout, de ne jamais subir notre vie...
